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Jeudi 24 Mai 2007 - 09:34
Les Sâmes : dernier peuple pasteur d'EuropeEn Norvège, seule une poignée d’éleveurs semi-nomades pratique encore la transhumance estivale des rennes. Une épopée haute en couleurs, témoin de l’acharnement de la communauté lapone à préserver une culture unique.
Tous les ans, en mai, c’est le même rituel. Nous sommes à Kautokeino, loin au delà du cercle arctique, dans cette Norvège de l’extrême nord où la nuit polaire drape d’ombres chinoises hommes et reliefs, six mois durant. Voilà trois semaines, depuis la fin des festivités de Pâques, que les éleveurs de rennes sont sur le qui-vive. D’un moment à l’autre, des nuées de moustiques vont s’abattre sur la région du Finnmark, dernier septentrion habité d’Europe, annonçant le dégel et l’arrivée d’un printemps humide et marécageux. Les redoutables morsures des insectes risquent de mettre à mal la progéniture des animaux.
Dans leur enclos, attentives, les femelles le sentent et tournent en rond en scrutant le ciel, avant de décider brutalement, un beau matin, de mettre le cap au nord, là où des terres plus salubres leur permettront de mettre bas en toute sérénité. Ce réflexe de survie, incontrôlable, sonne le début de la grande transhumance, une migration ancestrale dans ces régions boréales qui va emporter hommes et bêtes pendant près d’une semaine à travers la toundra glacée, par des températures avoisinant les – 20°C, jusqu’à l’océan glacial arctique. Peuple du froid Cette épopée est tout un symbole. Celui d’une communauté d’hommes et de femmes vivant aux marges du possible, pasteurs semi-nomades aux coutumes vivaces, forgées par des siècles d’accoutumance à un climat extrême : les Sâmes de Norvège. Ils sont environ 30 000 dans ce pays, répartis sur les deux tiers nord du territoire, soit plus de la moitié du peuple sâme, que l’on retrouve des rives norvégiennes à la presqu’île de Kola, en Russie, en passant par la Suède et la Finlande. On les appelle aussi Lapons, bien qu’ils réfutent ce terme dérivé du suédois lap, désignant de façon un peu péjorative des « porteurs de haillons ». Tous ne sont pas éleveurs de rennes, loin s’en faut. Beaucoup sont devenus fonctionnaires, commerçants, ouvriers, pêcheurs, artisans et vivent sur le littoral, du côté d’Alta ou de Tromso. Seule une petite minorité – estimée à moins de 10% en Norvège – tire ses revenus de l’élevage de rennes, et produit peaux, cuirs et viande de boucherie nécessaires à leur subsistance. Ceux là habitent au cœur du pays sâme, concentrés autour de Kautokeino et Karasjok, deux « villes » norvégiennes nichées au niveau du 69e parallèle. Disséminés dans ces paysages de montagnes rabotées il y a des millénaires par la calotte glaciaire, là où ne poussent que de rares bouleaux nains et un maigre lichen. Origine incertaine... Leur histoire est bien intrigante. Personne n’a pu dater avec précision leur arrivée dans la région, ni même leur origine exacte. Des vestiges d’occupation humaine indiquent pourtant qu’il existait ici un peuple de chasseurs et de pêcheurs, près de 3500 ans avant J.C. Était-ce déjà les Sâmes ? Difficile de l’affirmer. La trace formelle de leur présence ne date que de l’année 98, lorsque Tacite, historien latin, mentionne pour la première fois l’existence de cette population. Quoi qu’il en soit, les spécialistes s’accordent sur un point : ce peuple serait venu d’Asie occidentale – Oural ? - et aurait peu à peu migré vers le Nord, attiré par le gibier et obligé de fuir les attaques des Vikings, au Moyen-Age. L’élevage des rennes n’est pas alors une habitude. Ils ne sont pourchassés que pour les besoins domestiques. Il faut attendre le XVI° s. et la venue de nouvelles populations, nécessitant plus de nourriture, pour transformer les Sâmes en éleveurs à plein temps.
Le Conseil nordique Same
Ceux d’aujourd’hui en sont les dignes héritiers, à quelques modernités près. A Kautokeino, Karasjok, mais aussi à Tana ou Nessebi, les Sâmes s’accrochent à leurs terres et y élèvent leurs troupeaux pendant la période hivernale, de septembre à début mai. Près de trois cent bêtes sont nécessaires, dont au moins trente mâles, pour faire vivre une famille. Beaucoup sont engraissées selon des techniques modernes, tels de vulgaires bovins, et finissent ainsi à l’abattoir.
La surveillance du troupeau a changé, aussi. Fini les attelages de rennes et leurs traîneaux de bois. Place aux scooters des neiges et à la voiture, voire même à l’hélicoptère ! Les bergers y gagnent une plus grande autonomie. Et la possibilité de rentrer chez eux tous les soirs. Mais quand surviennent les premiers signes du printemps, à ce moment fatidique où le dégel va transformer la toundra en une immense tourbière infestée de moustiques, il y a comme un parfum d’antan qui flotte dans l’air. Si les hommes ont cédé aux mirages de la modernité, les rennes sont là pour leur rappeler, museau tourné vers le nord, qu’il leur faudra bien endurer comme leurs ancêtres les quelque deux cent kilomètres qui les séparent de l’océan. Marche forcée Cela fait maintenant plusieurs jours que hommes et bêtes cheminent péniblement vers l’arctique. C’est le moi de mai, pourtant la morsure du froid est toujours aussi vive. Recouverte d’une neige immaculée à la blancheur aveuglante, la steppe étincelle sous le bleu cobalt du ciel. A cette période et sous ces latitudes, le soleil ne fait que glisser sur l’horizon, si bien qu’à trois heures du matin, on y voit comme en plein jour. Parfois, le ciel devient soudain plus menaçant et de violentes bourrasques se lèvent, transformant la progression en chemin de croix. Cette transhumance est une course contre la montre. Sur la côte, les rendez-vous sont déjà pris avec les autorités militaires. Les barges de la marine norvégienne servent à transporter certains troupeaux sur les îles du littoral, où des parcelles d’herbe grasse exemptes de moustiques attendent les animaux. Pour mener à bien l’expédition, les Sâmes chargent sur les traîneaux des motoneiges bois, nourriture, essence et matériel de bivouac. Tout ce petit monde – une dizaine environ – se relaie à marche forcée pour encadrer le troupeau, préparer les repas et monter en un clin d’oeil la tente conique traditionnelle, le lavvu. Hommes et femmes dorment peu, trois, quatre heures, pas plus. Aucune rencontre ne vient perturber l’équipée. La solitude est absolue. Les rennes, parfois jusqu’à deux mille têtes, affaiblis par un hiver rigoureux – les températures de moins 50° C ne sont pas rares – sont maigres. Les femelles, qui seules à cette époque gardent leurs bois – les mâles ont perdu les leurs pendant l’hiver – grattent la glace pour faire émerger le lichen qui sert de base à leur nourriture. Les étapes durent de douze à quinze heures par jour, souvent la « nuit », quand la neige durcie par un froid plus vif empêche les patins des scooters de s’enfoncer dangereusement. Il faut parfois capturer au lasso les jeunes faons, trop faibles pour suivre le rythme, et les charger sur les motoneiges. Ces tâches quotidiennes sont épuisantes. Une fois les moteurs éteints et un repas frugal de poisson, de copeaux de rennes séchés ou de pommes de terre avalé, tous sombrent dans le sommeil, enroulés sous le lavvu dans leurs pesk, vestes épaisses en fourrure de renne qui protègent tant bien que mal contre les griffures du gel. Les chiens, blottis contre leurs maîtres, augmentent de quelques degrés la température ambiante... Durant le périple, les hommes ne quittent pas le bellinger. Pommettes hautes et yeux bridés, les Sâmes arborent fièrement ce pantalon conçu avec des peaux de tibias de rennes, surmonté de la tunique de laine bleue ou grise, rehaussée d’une passementerie multicolore censée évoquer les fameuses aurores boréales. Aux pieds, chacun a chaussé les skallers, mocassins en peau de renne à pointes recourbées, attachés aux jambes par des bandes de couleurs vives. Les Sâmes les rendent encore plus étanches en les bourrant de senna, une herbe sèche des marais.
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Traditions au coeur de la toundra
Mais il n’y a pas que les habits. Farouchement attachés à la défense de leurs particularismes, les Sâmes perpétuent tout au long de l’année un ensemble de pratiques qui les identifient formellement au sein de la population norvégienne. Et d’abord la langue. D’origine finno-ougrienne comme le finnois ou le hongrois, elle sert de passeport entre les communautés, de la Norvège à la Russie. Plus de 30 000 locuteurs utilisent le sâme du nord, la plus répandue des neuf variétés recensées. Sa richesse ? Une incroyable profusion de termes pour décrire la nature et ses milliers de nuances. Autre survivance du passé, l’organisation sociale des éleveurs. Bien que battue en brèche par la sédentarisation, les Sâmes éleveurs continuent à faire vivre l’antique sii’da, regroupement de familles sur un territoire pour gérer en commun les rennes et la production de viande. Un chef de sii’da, souvent une personne âgée, dirige toujours la transhumance, qui rassemble les troupeaux de plusieurs éleveurs. Mais c’est sûrement aux chapitres culture et croyances que les Sâmes expriment le mieux leur identité. Jusqu’au XVI° s. et avant les excès de la christianisation, ils sont animistes. Ils s’adressent à un chaman, qui les aide à entrer en contact avec les divinités. Au son du tambour celui-ci se met en transe et communique avec les dieux, le soleil et les âmes des morts... La nature n’est pas en reste. Une signification magique est alors accordée aux seides, ces formations rocheuses aux formes particulières, dans lesquelles les Sâmes voient la main des dieux. Afin de s’accorder leurs faveurs, ils leur offrent des sacrifices... Ces rituels n’ont plus lieu de nos jours, évidemment ! Mais certains voient encore dans le jojk, cette tradition de littérature orale parvenue jusqu’à nous où se mêle chants et poèmes à la gloire du monde vivant, un dernier avatar de cette culture fondée sur la communication avec les puissances divines. Les libations modernes sont de toute évidence plus païennes. Pour s’en rendre compte, il faut assister à la grande fête pascale de Karasjok ou de Kautokeino, qui précède, on l’a vu, la transhumance. Là, rassemblés pour des réjouissances où le multicolore des tenues tranche avec l’ivoire de la neige, on peut voir dans une ambiance de kermesse des courses de rennes attelés, des concours de pêche sous glace, des compétitions de lancers de lassos, tandis qu’en coulisses se préparent baptêmes et mariages... Fin du calvaire Six jours se sont écoulés, la transhumance touche à sa fin. Hommes et bêtes sont totalement épuisés lorsqu’il s’agit de dévaler le grand versant final dans la forêt de bouleaux. Abrupt et dangereux, il conduit jusqu’au bras de mer couleur grisaille de l’océan. Des femelles n’ont pas eu la patience d’attendre: elles ont mis bas. Lorsque les rennes sont finalement regroupés dans l’enclos littoral où ils passeront l’été, le plus dur est fait. Sauf pour ceux qui ont choisi les îles : ils devront encore fournir un dernier effort pour embarquer les animaux sur la barge, direction l’île de Silvetvarri ou d’Arnoy. Quand tous les animaux sont enfin mis en sécurité, les Sâmes peuvent laisser exulter leur joie. Celle du devoir accompli. Et d’un peuple fier qui, une fois de plus, a réussi à accomplir le rite transmis depuis la nuit des temps par leurs lointains ancêtres.
Une culture transfrontalière peu à peu reconnue
Les Sâmes n’ont jamais eu de pays. Ils vivent pour l’immense majorité en Laponie, vaste territoire transnational de 500 000 kilomètres carrés. On estime leur nombre à près de 55 000, dont 17 000 en Suède, 6000 en Finlande et une poignée en Russie. Leur recensement n’est pas aisé, en raison de divergences d’appréciation sur le degré de parenté nécessaire pour être rattaché à la communauté et l’immanquable dilution de la population lapone dans les sociétés des Etats hôtes. Victimes de la colonisation et d’une évangélisation effrénée à partir du XVI° s., ils subissent les aléas politiques de la région, passant successivement de la domination de la couronne suédoise au XVI° s. au partage entre les nations russe, danoise et norvégienne au XVII°s. Avant d’être entérinés sous les frontières actuelles au début du XX°s. Jusque là, leur culture a été bafouée, leur langue interdite de pratique. Après les terribles destructions allemandes de 1944 – les édifices sâmes de Norvège et de Finlande sont brûlés lors de la débâcle face aux soviétiques -, un début de reconnaissance s’amorce, de façon quasi équivalente entre les trois états nordiques. Le Conseil nordique sâme est crée en 1956. En 1975, les Sâmes adhèrent au conseil mondial des peuples indigènes afin de revendiquer leurs droits. Mais la volonté de jouissance sur les terres se heurte aux fabuleuses richesses minières et sylvicoles de la Laponie, que les autorités ne veulent pas céder. Il faudra une série de manifestations et de grèves de la faim dans les années 1980 pour que la Norvège concède un pouvoir politique supplémentaire aux Sâmes, symbolisé par la création du parlement norvégien sâme en 1989. La Suède suivra la même voie, en 1993, ainsi que la Finlande, en 1995. Ces institutions font désormais contrepoids aux décisions prises par les autorités centrales de chaque pays. Le principal risque d’acculturation aujourd’hui semble moins politique qu’économique. Comment en effet maintenir des styles de vie traditionnels face aux pressions du monde occidental et aux impératifs de productivité ? C’est tout l’objet du défi de ce peuple, s’il ne veut pas être définitivement englouti par la marche du monde moderne. Dans la même rubrique :
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