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Vendredi 22 Février 2008 - 07:41
Les Rhodopes, écrin pacifié des Balkans
Images d’Anatolie...
Krumovgrad, dans l’angle sud-est du pays. On se croirait en Turquie, dans une cité d’Anatolie. Les pomaks et les slaves ont presque disparus du paysage. En ville, toutes les rues sont rendues aux piétons. Remplis à craquer, exclusivement par des hommes, les bars aux murs nus ne payent pas de mine. Dehors, les femmes arborent la longue robe claire et le foulard des turques. Au marché, alternent étals de primeurs, marchands de vêtements et artisans de pacotille, des tsiganes souvent, leurs ferrailles à même le sol. Le café aussi s’est mis à la mode turque, épais et sirupeux. Combien de turcs vivent en Bulgarie ? Près d’un million, au bas mot. La majorité parle exclusivement turc. Beaucoup travaillent dans des entreprises textiles, émanations de consortiums turcs qui produisent nuit et jour pour le marché grec, allemand ou français. Musulmans, ils inspirent aux bulgares une méfiance atavique. On n’oublie pas ainsi cinq cent ans de domination. Parmi les griefs, l’influence supposé de l’Etat turc sur cette minorité. Dans cette Bulgarie si loin de Sofia, beaucoup de villages sont gérés par des municipalités d’obédience turque. Les autorités les soupçonnent d’entretenir plus de relations avec la mère patrie qu’avec l’Etat hôte. Une menace pour l’équilibre du pays, aux dires de certains slaves bulgares. Mariages mixtes L’ouest du massif a moins d’états d’âme. Vers Devin, Dospat ou Goce Delchev, les turcs sont plus dispersés et les villages se fondent dans une cohabitation tranquille entre pomaks et slaves. Georgui est animateur de groupe musical. Pour lui, la tolérance entre les deux communautés est simple : « Les pomaks et les chrétiens s’entendent bien parce qu’ils sont avant tout bulgares. Et puis pendant les cinquante ans de communisme, aucune religion n’était officiellement autorisée. Tout le monde était sur la même ligne ». Depuis 1990, chacun a pu choisir sa religion mais cette liberté retrouvée s’est opérée dans le calme. Les mariages mixtes sont maintenant légion, les jeunes ayant adopté des styles de vie standardisés. Une anecdote illustre cette imbrication. Lors de la cérémonie de mariage, les couples s’adonnent à un petit jeu. A un signal, les futurs époux doivent taper le sol avec leurs pieds. Celui des deux qui aura été le plus prompt prendra alors, selon la coutume, les commandes du couple ! S’il est mixte, l’une des deux religions s’imposera à l’autre...
Immensités et isolement à l’ouest
Cette partie occidentale des Rhodopes est la plus « alpine » du massif, avec un ambiance qui évoque curieusement le Vercors. Vastes plateaux aérés, champs labourés battus par les vents, brouillards qui envahissent les cols : les plus hauts sommets dépassent rarement deux mille mètres. Montagne tranquille, qui étale entre la route Smolyan-Kulata au sud et la plaine de la Maritza, au nord, des milliers de kilomètres carrés de forêts et de lacs, territoire des bûcherons et paradis de la faune. L’ours, le lynx et le loup y sont omniprésents. Vers la frontière grecque, au delà des gorges vertigineuses de Tirgrad, berceau d’Orphée, selon la légende, il faut affronter un tout autre isolement. Celui d’une ligne de crêtes infranchissable, encore jalonnée par une incroyable clôture métallique de quatre cent kilomètres de long, entre Kulata et Ivaïlovgrad. Vestige des verrouillages communistes, elle n’a fait que confirmer une réalité historique : grecs et bulgares n’ont jamais tissé de liens profonds. Quelques trocs de bois, un peu de braconnage inter-frontalier, rien de plus. La clôture désormais ouverte, on envisage de construire des routes transversales. L’Europe pousse à la roue et finira bien par venir à bout des réticences grecques qui, dit-on ici, craignent « l’invasion » soudaine de musulmans bulgares qui pourraient rejoindre les quelques pomaks isolés du versant sud du massif... Concentré de Balkans La plaine de Golce Delchev, au pied du massif du Pirin, marque la bordure finale des Rhodopes, à l’extrême ouest. Sorte de monde perdu, coincé entre la Grèce et la Macédoine voisine, elle condense tous les clichés archaïques de la région. La route de Germen à Kovatchevitza est à ce titre édifiante. Sur vingt kilomètres, on trouve dans l’ordre : un campement tzigane – le dernier de Bulgarie, tous les autres roms ont été sédentarisés dans les villes sous l’ère communiste -, un village bulgare orthodoxe – Lechten – et un bourg exclusivement pomak – Gorno Drianovo. Un vrai concentré de Balkans. Gorno Drianovo, en particulier, a de quoi séduire : ballots de foin devant les maisons, paysannes pomaks multicolores et leurs enfants emmaillotés sur le dos... Devant une petite échoppe, des tziganes au visage de cuivre patientent dans une vieille guimbarde. Ils attendent qu’on leur paye la récolte de champignons qu’ils viennent d’apporter. Partout des enfants qui courent, plus blonds les uns que les autres. Plus loin, une vieille femme chargée de fagots de bois monte une sente boueuse, un âne à ses côtés. Odeur d’étables, d’urine et d’eau mélangées. Cette effervescence n’est pas trop miséreuse. Tout juste un peu brouillonne.
Elle tranche avec la propreté de Lechten, le village slave orthodoxe en contrebas. Là, les maisons « balkaniques » ont été savamment restaurées. Souvent par des sofiotes – habitants de Sofia -, qui viennent pour les vacances. Fondations de pierres grises surmontées de maçonneries blanches, balcons de bois, toitures de schistes, grands porches à auvents que prolongent des murs de jardins clos : Lechten a tout d’un village musée.
En comparaison, le campement tzigane de Germen fait figure de bidonville. Quatre cent d’entre eux vivent ici, en haillons, maigres, édentés. Ils survivent dans des maisons de torchis, au milieu de la boue et des animaux domestiques. Leur vie n’est pas rose en Bulgarie. Ils sont cantonnés dans les travaux les plus pénibles, quand seulement ils travaillent... Bûcherons, ferblantiers, cueilleurs, ouvriers à la tâche. D’autres, montreurs d’ours, vont de village en village avec leurs animaux faméliques. Beaucoup se disent Agupti - prétendument venus d’Egypte – ou Tursi. Certains s’affichent orthodoxes, d’autres musulmans. Des marginaux de toute façon, malgré tout tolérés : les épouses bulgares ne font-elles pas appel aux femmes tziganes en cas de stérilité, celles-ci offrant alors un oeuf d’acier supposé leur rendre leur fertilité ?
Pauvreté et fêtes indissociables
Aliya Chamov, le maire pomak de Dolen, autre de ces innombrables villages mixtes, est bien conscient de l’incroyable équilibre culturel de sa région. Elu depuis plusieurs années, il a traversé toutes les épreuves du pouvoir communiste et confirme que l’âme rurale de ses concitoyens l’emporte sur toutes les divergences qui auraient pu naître d’une pratique religieuse différente. Pragmatique, il pointe aussi du doigt le manque criant de moyens. Son village classé réserve architecturale depuis 1977 peine à retrouver son lustre d’antan : « Ici beaucoup d’habitants sont au chômage et les jeunes s’enfuient à Sofia dès leur majorité. La culture traditionnelle du tabac et de la pomme de terre ne sont pas suffisamment rentables ». Et le salaire moyen mensuel ne dépasse pas cent euros... Alors, pour transcender la pauvreté, les habitants s’enivrent de fêtes et de musique. A la Saint Georges, à Pâques, lors de la fête de Lazarouvane, à la fête des masques de Chiroka Laka, on chante, on danse, on boit, on joue de la musique. Des rites gaillards qui subliment le quotidien et cimentent les communautés. Les Balkans peuvent parfois aussi être synonymes d’entente et d’équilibre. En savoir plus sur la destination : la-bulgarie.fr Vendredi 22 Février 2008 - 07:41
Jean-François Rust
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