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Vendredi 22 Février 2008 - 07:41
Les Rhodopes, écrin pacifié des BalkansAu sud de la Bulgarie, jouxtant la Grèce et la Turquie, ce massif montagneux isolé abrite des traditions rurales et culturelles que l’on croyait oubliées. Une enclave hors du temps, qui se nourrit d’une cohabitation tranquille entre bulgares orthodoxes, bulgares musulmans et turcs. Découverte d’une terre des Balkans méconnue, à l’ambiance étonnement paisible.
Chiroka Laka, au cœur des Rhodopes. Ils ont entre treize et dix huit ans, tout au plus. Par cet après-midi de mai, la fébrilité des élèves de l’école de musique est palpable. Entre leurs mains, ils tiennent les gaïdas, gadukas et kavals, ces drôles d’instruments archaïques aux sonorités aiguës, avec lesquels ils répètent des ultimes accords dans le hall blafard de l’établissement. Dans un instant, débute la grande répétition, un moment clef dans le cursus des jeunes. Cette école unique cachée au beau milieu des montagnes, à près de trois heures de route de Sofia, enseigne depuis des générations les techniques les plus pures du chant, de la danse et la musique bulgares, Un sanctuaire taillé à la mesure de l’incroyable préservation des Rhodopes, que des centaines de jeunes tentent chaque année d’intégrer. Et le symbole parfait d’une région à l’identité immaculée.
Passion musicale C’est sur la route de Smolyan, plein sud en venant de Plovdiv, qu’on immerge brutalement dans la réalité du massif. Passé le monastère de Batchkovo, la plaine de la Maritza a fait place à un relief plus tourmenté. Immenses forêts de conifères, hameaux perdus au fond de vallées humides, charrettes attelées qui tractent foin et pommes de terre : les images d’une ruralité archaïque se succèdent sans répit. En chemin, on croise aussi des Mercedes dernier cri, glissant sur l’asphalte flambant neuf qui mène à Pamporovo, la « grande » station de ski des Rhodopes. Elles appartiennent à ces « nouveaux riches » bulgares, émigrés de passage au pays ou affairistes aux relations sulfureuses... Smolyan est une ville bizarre. Cité-rue déstructurée, coupée du monde, elle étale sur des versants abrupts des immeubles sans charme, étendus sur près de quinze kilomètres. Un peu capitale administrative des Rhodopes centrales, cette ville de 40 000 habitants est aussi un creuset culturel, qui unit dans une même passion musicale bulgares orthodoxes et musulmans. Tanya Mareva, la directrice du musée de Smolyan, nous convie avec enthousiasme au centre culturel Tchitalichté, vaste bâtiment de béton années cinquante froid et lugubre, posé au bord de la rivière Tcherna : « Deux fois par semaine, les membres du groupe Kaba Gaïdi se réunissent ici pour répéter après le travail.
L’appartenance des uns et des autres à une religion différente n’a alors plus aucune importance », assure-t-elle. Sur scène, une trentaine de femmes, en arc de cercle. Au signal du chef de cœur, des voix cristallines s’élèvent sous la coupole, amples, profondes, des mélopées aux intonations magiques : les fameuses voix bulgares. A l’étage, les hommes répètent aussi. Une quinzaine d’entre eux, jeunes et anciens au coude à coude, soufflent à en perdre haleine dans les gaïdas, étonnantes copies de cornemuses à trois tubes souples dont l’outre en peau de mouton se gonfle au rythme des expirations. Notes stridentes, sons suspendus, élévation de l’âme : mais qui sont au juste ces habitants, qui du fond de leurs vallées « alpines » ont su préserver des coutumes que rien ni personne ne semble avoir altérées ?
Imbrication communautaire L’histoire des Rhodopes est avant tout une affaire d’influences. Aux confins du pays, collé à la frontière grecque et à la partie européenne de la Turquie, ce massif de quatre cents kilomètres de long et cent de large a été soumis à tous les soubresauts politiques de la région. Ce sont d’abord les Thraces qui occupent l’est du massif, bien avant J.C. Les Romains prennent ensuite le relais et transforment l’ancienne Thrace en provincia romana, laissant au passage quelques vestiges d’importance, comme le théâtre antique de Plovdiv. Les Slaves s’installent alors dans la péninsule balkanique et conduisent à la formation du premier royaume bulgare, en 681. Après une période très agitée, marquée à la fois par de multiples affrontements avec l’empire byzantin et l’extension territoriale du royaume bulgare, ce dernier voit son pouvoir affaibli par l’invasion des Tatars. Les Ottomans en profitent et envahissent la Bulgarie en 1396, longue emprise qui durera cinq siècles et marquera à jamais les esprits et le paysage. Islamisés de force dès le début de la conquête, de nombreux bulgares slaves deviennent musulmans. Ils donneront naissance à un peuple unique, clef de voûte des Rhodopes : les pomaks. La défaite de 1878 – les bulgares aidés par l’armée russe vainquent les turcs – marque le terme définitif du joug ottoman en Bulgarie. Mais pas la disparition totale des turcs, puisque une vaste minorité prospère aujourd’hui dans le sud-est du massif. Cette étroite imbrication communautaire – bulgares orthodoxes, pomaks, turcs - aurait pu se révéler explosive, à l’heure de l’éclatement du bloc socialiste. Il n’en a rien été. Malgré quelques tensions inévitables, la conciliation l’a toujours emporté, aidée par des comportements de tolérance et des pratiques intensives d’échanges culturels. Tolérance religieuse Il faut aller au fin fond du massif pour rendre compte de ce « miracle ». Jusqu’à Smilian, village mixte pomaks-orthodoxes, au sud de Smolyan. L’imam Sabri Arifov-Chekirov, la cinquantaine poivre et sel, nous reçoit dans sa mosquée flambant neuve, vêtu de la traditionnelle djellabah surmontée de la chéchia d’officiant islamiste. Comme dans les autres nations d’Europe de l’est, la chute du régime communiste de Todor Jivkov, en 1989, a rendu possible la restauration et la mise en chantier de nouveaux lieux de cultes. L’argent ? Sorti des poches des deux communautés, qui ont tour à tour financé la construction des mosquées et la rénovation des églises orthodoxes, comme à Smilian ! Déjà au XIX° s., il n’était pas rare qu’un Hodja - autorité religieuse musulmane - cède l’un de ses terrains aux chrétiens pour leur permettre d’édifier une église... Cette tolérance semble ici quotidienne. Le radicalisme religieux est absent et bien malin celui qui peut distinguer en ville un orthodoxe d’un musulman. Milchov Zaïmov incarne parfaitement cet islam modéré.
Pomak, il vit à Bukata, à cinq kilomètres de la frontière grecque. Il reçoit dans sa grande maison aménagée en « guest house », dont les pièces sont recouvertes au sol de magnifiques tapis kilims. Artisan d’intérieur, tout chez lui à été fait main, coffrets-bancs, asmak – cheminée -, jusqu’à la superbe rosace en bois clair sculptée au plafond du salon. Musulman, il ne semble pas faire grand cas de sa religion. « Non, pas de problème ! » coupe-t-il invariablement lorsque nous nous inquiétons des relations pomaks-orthodoxes, en hochant curieusement la tête de haut en bas, à la manière de tous les bulgares. A vrai dire, il n’y a guère que les prénoms – les Mahomet et Mehmet abondent dans les villages pomaks – pour trahir une appartenance formelle à la communauté islamique.
Fourmilière paysanne La route plein est qui relie Zlatograd à Krumovgrad offre un spectacle d’une autre nature, tout aussi étonnant : celui de la réalité rurale des Rhodopes. Collines adoucies, végétation rase, vues dégagées et air sec, il flotte ici comme un parfum de Méditerranée. Le printemps a attiré dans les champs tous les paysans des villages. Une véritable fourmilière, affairée et paisible. Des pomaks, dans l’immense majorité, qui arborent l’habit traditionnel. Pantalons rouge bouffants et foulards multicolores serrés sur la tête, les femmes sont partout. Beaucoup sont blondes, avec de magnifiques yeux clairs et des sourires qui en disent long sur leur sérénité. Courbées en rangs sur les champs de pommes de terre, elles ressemblent aux semeuses des tableaux de Manet. Les pomaks labourent avec des attelages dignes du XIX° s. Chevaux couplés arborant le pompon rouge traditionnel de Pâques, araire archaïque : la terre est fertile mais les moyens dérisoires. Sur les routes, peu de véhicules. Ou alors d’une autre époque : camions Tatar, vieilles Skoda, Moscovith rafistolées, rares tracteurs soviétiques des défuntes exploitations collectives... Plus tard dans la saison, les attelages serviront à ramasser le tabac, qui sera étendu près des fermes sur d’immenses claies en bois bringuebalantes, le temps du séchage. Les pomaks portent bien leur nom : pomatchi, les « hommes de peine »... Ce sont les véritables architectes du paysage rhodopien. Mais la campagne pomak, c’est aussi cette incroyable profusion de minarets. Effilés, altiers, colonnes blanches ou bleues coiffées d’un croissant doré, en dur, en fer, en bois, posés sur un toit ou simples armatures métalliques accolées à une maison, ils sont partout, dans les villages ou au milieu des champs, à Roudozem, Madan, Milevsko, Djebel... A l’heure de la prière, lorsque le chant du muezzin emplit la campagne de sa complainte lancinante, les femmes s’arrêtent de travailler et se tournent en direction de la mosquée. Image édifiante en plein coeur de l’Europe... En savoir plus sur la destination : la-bulgarie.fr - Lire la suite en Page 2 Vendredi 22 Février 2008 - 07:41
Jean-François Rust
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