C’est donc « libre comme l’air » qu’on attend, sur les rives de Thonon, le navire express de la CGN (Compagnie Générale de Navigation) qui assure plus de dix fois par jour la navette vers Lausanne et la correspondance avec « La Suisse ».
Sur le quai, des cadres en costume anthracite et attaché-case font le pied de grue, en pensant déjà au labeur qui les attend en face. Comme d’autres prennent le métro, des centaines de frontaliers empruntent chaque jour le bateau pour aller travailler à Lausanne et Vevey, chez Nestlé ou Philip Morris.
D’autres occupent des emplois précaires, dans le commerce et la restauration. Les salaires sont réputés confortables, mais l’intégration est difficile, entend-on du côté de Thonon.
« La Suisse », musée flottant de la marine
A lui seul, ce bateau est un voyage. Magnifique vapeur centenaire, restauré au boulon près comme seuls les Helvétiques savent le faire, il se visite comme un musée de la marine.
Machinerie et vérins d’origine huilés au poil, boiseries et marqueteries impeccables, salon 1ère classe grand confort, parquets cirés et cuivres lustrés : dès 1910, ce bateau-amiral propre comme un sou neuf embarquait l’aristocratie locale « et les passagers d’aujourd’hui revivent les traversées qu’ils ont connus gamins », rappelle le caissier de bord, 15 ans de navigation.
Avant-guerre, rejoindre Thonon par la route depuis Lausanne était une petite expédition. Le pouvoir des bateaux sur le Léman était alors total.
Rater un chamois mais toucher une mouette
Un cas, ce village. La pierre de ses carrières, transportée naguère sur des barges à voile, a servi à construire Genève. L’anecdote prétend aussi que c’est la seule commune de France où lorsqu’un chasseur rate un chamois, sa balle risque de finir dans le plumage d’une mouette.
A côté, c’est Saint-Gingolph, village poste-frontière aux maisons claires, tapi sur la berge, au pied de versants boisés. Un pont sur la Morge signale la « douane », tandis qu’un train régional, à l’arrêt, siglé d’une double flèche blanche sur fond rouge, confirme de quel côté se trouve la Suisse.
Trois coups de « sifflet » et voilà notre navire voguant maintenant vers l’embouchure du Rhône. Le temps d’une petite séquence écologie-économie, notre capitaine nous apprend qu’un barrage flottant retient en permanence, sur le fleuve, bois et résidus charriés lors des orages. Pas question de salir le lac, du moins en apparence !
La seule activité industrielle autorisée sur le Léman est le transport de sable et de graviers. Il est assuré depuis le haut-lac par les péniches de la compagnie Sagrave.
Superbes terrasses à vignoble de Lavaux
« Seul le mécanicien dans la cale peut stopper le bateau. De la timonerie, nous communiquons avec lui à l’aide d’un télégraphe. Rien n’a changé depuis 1910 ! », assure le commandant. Et son second de déplacer justement une grosse manette sur la position « Bien doucement », histoire d’accoster sans fracas le long du ponton.
Quelques coups de semonce et un salut amical plus tard au « Vevey », navire ami de la CGN, et voilà les 400 tonnes de « La Suisse » fumant et mugissant vers Montreux.
Au loin, la masse lourde des Rochers de Naye barre l’horizon mais c’est surtout la côte qui retient l’attention. Ah, on les comprend, les artistes, intellectuels, émirs et industriels de tout poil, venus chercher ici refuge ou antidote à leurs tourments. Comment résister à pareil paysage !
Douceur du climat estival, placidité turquoise du lac, églises et châteaux bourgeois, pureté de l’air montagnard… : il suffit d’une après-midi à Montreux ou à Vevey pour comprendre combien il est doux, quand on est riche, de s’abandonner sans angoisse aux discussions frivoles et à la marche tranquille, entre les boutiques chics et les parterres impeccables.
Le retour vers Lausanne est vécu comme une cerise sur le gâteau suisse. Les superbes terrasses à vignoble de Lavaux composent une mosaïque gracieuse, à peine dérangée par le passage des trains. Comme le symbole net et précis d’un lac où rien ne parait devoir être remis en cause.
Balade

Envoyer à un ami
Imprimer
Partager cet article
Suisse : Vevey, le carrefour du haut-lac














